LA FIN D'OCTOBRE - Plume et Conscience
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LA FIN D’OCTOBRE

Chapitre 1  (début seulement)

Elle inspire profondément puis expire longuement. La buée disparaît presque aussitôt de la fenêtre légèrement entrouverte. C’est en vain qu’elle espérait se débarrasser du serrement dans sa poitrine. Des gouttelettes de pluies perlent sur la vitre. Assise sur le chambranle, le regard hagard, son jeans se mouille petit à petit. L’esprit de la jeune femme est ailleurs. Tout se bouscule dans sa tête, la haine, le dédain, la compassion, le besoin d’amour, des questions sans réponses, tout ce qu’elle a toujours refoulé. Respirer est ardu, presque surhumain.

Une faible toux grasse la ramène au moment présent. Instinctivement, elle braque un regard vers son père inconscient sur le lit d’hôpital. La pièce est très sobre, des murs bleu pâle, une petite commode blanche et un lit médical assisté de moniteurs de signes vitaux. Le silence de la chambrette est quasi claustral. Les divers appareils branchés sur le pauvre homme n’indiquent rien d’alarmant. Peu soulagée, elle baisse les yeux. Le sol est terne, mais propre. Aucun motif, seulement un pavé de carreaux tristes, comme sa propre vie. Des images de son odieux passé refont surface. La mémoire peut être si cruelle. Elle ferme ses yeux gris et soupire devant son impuissance.

Elle se lève brusquement, puis se dirige vers le lavabo, près du lit tout en remuant vigoureusement les bras. Son reflet dans la glace lui donne la nausée. « Je te déteste », se dit-elle. Étant plus jeune, dans la détresse, elle coupait obsessionnellement ses cheveux d’ébène. Sans ciseaux, elle fulmine à regarder sa longue tignasse. La peau blafarde et les yeux cernés, trophées de trois jours de vigie, le portrait n’est pas charmeur. L’eau froide sur la débarbouillette qu’elle essore fermement pour la replier sur elle-même est mordante. Elle dévisage son père avec dédain, puis lui éponge le front doucement. « Je te déteste encore plus », songe-t-elle. Aucune larme, toutes taries depuis des lustres.

Sans crier gare, elle agrippe son père par les épaules, le secoue violemment et l’assène de coups au visage avec la frénésie d’une chienne enragée. « Pourquoi ? », hurle-t-elle. Les horions volent avec une véhémence qui la consume peu à peu jusqu’à ce que chacune des cellules d’humanité qui lui reste s’éteigne à jamais. La tortionnaire frappe et frappe encore. La vie du vieil homme sans défense l’abandonne. Elle ouvre alors ses paupières et le fixe droit dans les yeux afin d’être la dernière personne qu’il voit avant le voyage ultime.

C’est alors que la porte s’ouvre sur l’infirmière. Cette dernière voit la jeune femme, chétive, en train d’éponger son père, le regard livide. Inquiète, la soignante lui demande :
— Est-ce que tout va bien, Mademoiselle Logan ?
La jeune femme sursaute et sort de sa torpeur :
— Oh ! Oui, merci, dit-elle nerveusement, je crois que la fatigue me gagne.
— Vous devriez vous reposer.
— Non ! Je dois être là quand il va se réveiller.
— Comme vous voulez, dit-elle maladroite. Si vous changez d’avis, il n’ira pas bien loin dans son état.

La jeune femme se rassoit sur le rebord de la fenêtre pendant que l’infirmière procède à ses tâches routinières. Elle regarde sa montre Mickey Mouse, vitre craquée, dont les doigts indiquent qu’il est encore très tôt. Le temps passe si lentement quand on attend. Sa main tremble, encore sous le choc de la violence de ses pensées. « Peut-être que le temps n’arrange pas toujours les choses après tout. », pense-t-elle.

La pluie continue de plus belle ballottée par le vent. Les gens qui entrent et sortent en courant paraissent si petits vus du huitième étage. Un sourire sadique s’installe lorsqu’elle s’imagine pouvoir les écraser de ses doigts. Pourquoi devrait-elle avoir du respect alors que la vie ne lui en avait donné aucun ? Et pourtant, dès qu’elle veut mettre en pratique ses idées morbides, une petite voix dans sa tête la ramène sur terre. L’image de sa mère, souriante, affectueuse, qui laisse place à ce terrible jour. Le visage de la jeune femme s’assombrit.

— Bien voilà ! J’ai terminé, Mademoiselle Logan. Je vais revenir dans la soirée.
— Merci, répond-elle sans même regarder l’infirmière.
La soignante sort et ferme la porte doucement derrière elle.

à suivre….

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